Cancer colorectal : « Le meilleur traitement, c’est le dépistage »

Troisième cancer le plus fréquent en Belgique, le cancer colorectal reste largement sous-dépisté. Pourtant, aucun autre cancer ne se prête aussi bien à la prévention. Retour sur un enjeu de santé publique mis en lumière lors du symposium organisé pour les vingt ans du cabinet médical Pégase, à Namur.

« Le meilleur traitement du cancer colorectal, ce n’est pas la chirurgie, ce ne sont pas les médicaments : c’est le dépistage précoce. » Quand le Dr Luc Colemont monte à la tribune, fin mai à Namur, le ton est donné d’emblée. Gastro-entérologue, fondateur de l’ASBL Stop Darmkanker, l’homme a donné des centaines de conférences dans seize pays – et il ne fait pas dans la demi-mesure. « J’ai une bonne et une mauvaise nouvelle », lance-t-il à la salle comble. « La bonne : on peut sauver des vies. La mauvaise : on ne le fait pas. » Tout son exposé tiendra dans ce paradoxe, celui d’une maladie que l’on sait prévenir mais qui continue de tuer.

Un tueur silencieux aux chiffres lourds

Les chiffres, Colemont les martèle. Le cancer colorectal, c’est environ 8.000 nouveaux cas par an en Belgique, dont plus de 2.600 cas invasifs en Wallonie. Ramené au quotidien, le calcul devient glaçant : « Chaque jour, 21 nouveaux cas. Et ce matin, il y a eu sept enterrements d’une maladie qu’on peut prévenir. Ce n’est pas un tueur silencieux, c’est un tueur en série. » L’image fait mouche, mais elle dit vrai : au stade précoce, la maladie ne provoque aucune plainte. Lorsque les symptômes apparaissent – saignement, modification du transit, douleurs, anémie –, la tumeur est souvent déjà avancée.

C’est là que réside tout l’intérêt du dépistage. Le cancer colorectal se développe dans la grande majorité des cas à partir d’un polype, lésion précurseur dont la transformation maligne s’étale sur huit à dix ans. Cette fenêtre est précisément celle que le dépistage permet d’exploiter. Détecté à un stade précoce, le cancer présente un taux de survie à cinq ans supérieur à 90 % : environ 94 % au stade I, plus de 80 % au stade II. Dès l’atteinte ganglionnaire, ce chiffre chute à deux tiers, et il s’effondre en cas de métastases. Le pronostic se joue donc presque entièrement sur le moment du diagnostic.

Le dépistage marche : les preuves sont anciennes

L’efficacité du dépistage n’a rien d’une intuition récente. Dès 1993, le New England Journal of Medicine montrait qu’une recherche annuelle de sang occulte dans les selles réduisait d’un tiers la mortalité cumulée à treize ans. Des essais européens ont confirmé une réduction de l’ordre de 20 %. Surtout, lorsqu’on isole les personnes qui participent effectivement au programme, la réduction de mortalité grimpe à 30-40 %. Le bénéfice n’est pas théorique : il est proportionnel à la participation.

La démonstration la plus parlante vient de Flandre, où le programme organisé existe depuis 2013. Dix ans plus tard, l’incidence du cancer colorectal y a reculé d’environ 30 %, et même de 42 % dans la tranche invitée des 50-74 ans. Mieux : parmi les participants, 84 % des cancers sont diagnostiqués à un stade précoce, contre une majorité de stades avancés chez les non-participants. « C’est toute la différence entre une tumeur qu’on enlève et qui guérit, et un cancer découvert trop tard », résume Luc Colemont.

La Belgique rate le rendez-vous de la participation

Le constat belge est, lui, beaucoup moins flatteur quand on dézoome. Si les trois programmes régionaux existent – la Wallonie a été pionnière dès 2009, suivie de la Flandre en 2013 et de Bruxelles en 2018 –, les taux de participation restent très en deçà des objectifs. La Flandre atteint environ 48 %, la Wallonie tourne autour de 23-24 % (pour un taux de couverture d’environ 33 % si l’on tient compte des coloscopies hors programme), et Bruxelles plafonne sous les 10 %. Les recommandations européennes situent pourtant l’objectif à 65 %, niveau qu’atteignent sans difficulté les Pays-Bas et le Danemark, autour de 70 %.

Autrement dit, le problème n’est pas scientifique. Comme l’écrivait dès 2000 le gastro-entérologue Daniel Podolsky, l’obstacle à la réduction de la mortalité « n’est pas un manque de données scientifiques, mais un manque d’engagement organisationnel, financier et sociétal ». Vingt-cinq ans plus tard, le diagnostic reste d’actualité – et Luc Colemont ne s’embarrasse pas de nuances : « Pour moi, c’est tout simplement inacceptable. »

Le test tient en trois mots : « Faites le test »

L’outil de première intention est d’une simplicité désarmante : le test immunochimique fécal (iFOBT, ou FIT). « C’est simple comme bonjour », répète Colemont. En Wallonie, il est proposé gratuitement tous les deux ans aux hommes et aux femmes de 50 à 74 ans, désormais accessible via le médecin généraliste, en ligne ou en pharmacie. Un prélèvement de selles, une enveloppe préaffranchie, et un résultat qui, s’il est positif, oriente vers la coloscopie. Pour rappel, l’intervalle recommandé entre deux coloscopies de dépistage normales est aujourd’hui de dix ans – un point utile à rappeler aux patients comme aux confrères.

Le rôle du médecin généraliste est ici décisif. La recommandation explicite du médecin de famille est l’un des leviers les plus puissants pour faire passer un patient à l’acte : là où le courrier d’invitation seul peine à mobiliser, quelques mots en consultation suffisent souvent à débloquer la situation.

Dernier point, et non des moindres : l’incidence augmente chez les sujets jeunes. Luc Colemont est convaincu qu’il faut commencer plus tôt. 

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