Si l’intérêt pour les « soins verts » grandit, le passage à l’acte reste timide dans les cabinets médicaux. De récentes auditions parlementaires wallonnes consacrées à l’agriculture sociale révèlent pourtant un dispositif structuré, prêt à accueillir des patients en burn-out ou en fragilité psychosociale, pour autant que le corps médical s’en saisisse.
L’agriculture sociale, rien à voir avec la médecine, se diront certains. Et pourtant. Ce concept, qui a pour objectif de favoriser l’inclusion sociale, la réadaptation ou le soutien thérapeutique, peut être intégré à un parcours de soins. On parle alors de « prescription de nature » : une approche non médicamenteuse, complémentaire aux prises en charge classiques, visant à mobiliser les effets bénéfiques de l’environnement vivant sur la santé mentale.
L’agriculture sociale repose sur un trépied institutionnel : la ferme accueillante, le patient et une structure tierce d’accompagnement. Ce tiers, une structure de santé mentale par exemple, assure l’interface indispensable, garantissant que les tâches proposées (maraîchage, soins aux animaux, transformation) soient adaptées aux objectifs thérapeutiques de la personne.
On compte en Wallonie 330 fermes partenaires de projets d’agriculture sociale. « Plus de 1.500 personnes ont été accueillies depuis 2017. Si l’on prend l’année 2025, 146 fermes ont accueilli 498 bénéficiaires », témoigne Samuel Hubaux, coordinateur de l’étude burn-out pour le programme « Soins verts – Groene Zorg ».
L’explosion du burn-out
Sur le terrain, la diversité des profils est vaste. Si les publics historiques restent liés au handicap et à la santé mentale lourde, une nouvelle catégorie émerge massivement : les travailleurs en burn-out et les jeunes en décrochage.
Samuel Hubaux, également directeur de l’ASBL Nos Oignons, qui promeut l’agriculture sociale à Bruxelles et dans le Brabant wallon, confirme l’évolution radicale du profil des bénéficiaires. L’ASBL est passée de sept personnes identifiées en burn-out en 2023 à près de quarante en 2025.
À titre de comparaison, la Flandre, où l’agriculture sociale est déjà solidement implantée, dénombre plus de 1.000 fermes accueillantes. Les publics accompagnés en psychiatrie représentent environ 35 % des bénéficiaires, tandis que les jeunes en décrochage scolaire constituent près de 40 % des personnes accueillies.
Le frein de l’orientation médicale : un déficit d’innovation ?
Malgré l’enthousiasme théorique, les acteurs de terrain constatent un chaînon manquant : l’implication des médecins généralistes. « Chaque médecin rencontré a trouvé cela génial, mais aucun ne m’a jamais appelée », témoigne Véronique Monnart, agricultrice et membre du collectif « Agriculture sociale en Wallonie ».
Ce manque de réflexe de « prescription » s’explique par un cloisonnement persistant. Xavier Delmon, coordinateur du Réseau wallon PAC, estime qu’« encore beaucoup [de médecins] ne voient pas, au travers de l’agriculture sociale, une solution alternative à des soins thérapeutiques ou à des parcours assez classiques, qui n’ont pas été réinventés ou qui ne sont pas innovants ». À cela s’ajoutent une faible lisibilité des structures et l’absence d’un cadre uniforme à l’échelle régionale, limitant l’accès universel au dispositif.
La validation par l’Evidence-Based Medicine
Pour rassurer les prescripteurs, le secteur mise sur une objectivation scientifique rigoureuse, soutenue par la fondation « Terre de vie ». Des études d’envergure sont menées par la KU Leuven (analyse quantitative) et l’ULB (analyse qualitative) afin de mesurer l’impact réel sur la santé mentale et, surtout, sur la réduction du temps d’invalidité.
L’enjeu est de démontrer, par l’économétrie, que l’agriculture sociale offre une réponse concrète au coût des 135.000 personnes en invalidité de longue durée en Belgique. Comme le souligne Marc Pittie, coordinateur général du programme « Soins verts – Groene Zorg » de la fondation « Terre de vie », l’objectif est de prouver qu’une réduction de ce temps d’inactivité a « un impact budgétaire considérable », ouvrant la voie à un financement pérenne par l’Inami.
Démarrer du soignant
L’intégration de l’agriculture sociale dans le parcours de soins existant constitue désormais un axe de travail prioritaire pour le secteur. Le dispositif est pensé pour « démarrer du soignant », selon une logique de prescription de nature articulée aux structures déjà en place. Dans ce cadre, plusieurs projets pilotes explorent actuellement le rôle des psychologues de première ligne, notamment au sein des Réseaux 107 en santé mentale, comme relais opérationnels entre les patients, les structures d’accompagnement et les fermes accueillantes.
Le secteur wallon attend désormais une coordination régionale forte afin de stabiliser ce modèle avant la fin des financements européens actuels, à l’horizon 2027. L’objectif est de passer d’une multitude de projets pilotes à une politique publique transversale, accessible à l’ensemble des patients wallons.
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