Plus de 2.000 décès après la canicule: « Le refroidissement actif sauve des vies, mais il ne peut constituer l'unique réponse »

Plus de 2.000 décès supplémentaires, une surmortalité de 48 % et des failles dans la gestion des vagues de chaleur: la canicule de l'été 2026 relance le débat sur l'adaptation du système de santé. Premier médecin chargé par le Département flamand des soins de se consacrer aux effets sanitaires du changement climatique, le Dr Jules Vertriest estime que le refroidissement actif peut sauver des vies, mais qu'il doit s'inscrire dans une stratégie plus globale.

Les premières estimations européennes montrent que la Belgique figure parmi les pays les plus durement touchés par la canicule de juin et juillet, avec plus de 2.000 décès supplémentaires et une surmortalité de 48 %. Pour le médecin spécialisé dans les liens entre climat et santé Jules Vertriest, ces chiffres doivent toutefois être interprétés avec prudence. Dans un entretien accordé à Medi-Sphère et Le Spécialiste, il revient sur les enseignements de cet épisode exceptionnel, les faiblesses de la gestion des vagues de chaleur et les priorités pour mieux protéger les personnes les plus vulnérables.

La Belgique apparaît comme l'un des pays les plus touchés d'Europe par la récente canicule. Comment expliquez-vous cette surmortalité ?

Jules Vertriest : « Les comparaisons internationales doivent être nuancées. Tous les pays ne calculent pas la surmortalité liée à la chaleur selon la même méthode. En France ou en Suisse, par exemple, une partie de cette mortalité fait l'objet de corrections statistiques. En Belgique, tous les décès dépassant le niveau attendu sont actuellement attribués à la chaleur, ce qui conduit mécaniquement à des chiffres plus élevés.

Cela étant, la vague de chaleur que nous venons de connaître était réellement exceptionnelle. L'humidité de l'air était élevée, les températures nocturnes sont restées anormalement hautes et le vent quasiment absent. Dans ces conditions, l'organisme récupère beaucoup moins bien pendant la nuit. L'ampleur de la surmortalité montre que nous devons accélérer notre adaptation à un climat où les épisodes de chaleur extrême seront plus fréquents. »

Le médecin généraliste Gijs van Pottelbergh a estimé que la politique de lutte contre la chaleur manquait de pilotage. Partagez-vous ce constat ?

JV : « Je ne partage pas toutes ses critiques. Des recommandations, des critères de qualité et des exemples de bonnes pratiques concernant notamment les lieux frais existent déjà.

En revanche, je le rejoins sur un point essentiel : lorsqu'une vague de chaleur devient une véritable crise sanitaire, la coordination doit être renforcée. Il faut pouvoir mobiliser plus rapidement les acteurs de terrain et les réseaux de bénévoles afin d'assurer un meilleur suivi des personnes les plus vulnérables. Les plans chaleur doivent également être régulièrement adaptés en fonction des enseignements tirés de chaque épisode. »

Quelle est, selon vous, la principale leçon à tirer de cette canicule ?

JV : « L'Organisation mondiale de la santé rappelle que la santé doit être intégrée dans l'ensemble des politiques publiques. Les données scientifiques, le suivi des effets sanitaires du changement climatique et les connaissances disponibles occupent aujourd'hui une place croissante dans les décisions.

Mais il faut aussi poursuivre les investissements dans l'adaptation au changement climatique. Développer davantage de végétation, mieux gérer l'eau et repenser l'aménagement des espaces urbains permettent de limiter les îlots de chaleur. Les réseaux locaux de solidarité peuvent également jouer un rôle important dans la protection des personnes vulnérables.

Beaucoup d'initiatives existent déjà, mais l'adaptation climatique est un travail de longue haleine. Il faut désormais accélérer le mouvement. »

Peut-on considérer que 2026 constitue un tournant comparable à celui de la canicule de 2003 ?

JV : « Je le pense. L'année 2003 a marqué un tournant dans la manière d'appréhender les risques sanitaires liés aux fortes chaleurs. Je m'attends à ce que 2026 produise un effet comparable.

Les chiffres de surmortalité montrent la gravité de ce que nous venons de vivre, mais nous ne connaissons pas encore l'ensemble des conséquences de cette vague de chaleur. La chaleur est un "tueur silencieux" : ses effets sont beaucoup moins visibles que ceux d'une inondation, par exemple.

Nous sommes en train de nous adapter à un nouveau climat. Les pics de chaleur deviennent plus intenses, tandis que les températures moyennes continuent également d'augmenter. Cet été montre une nouvelle fois qu'il faut accorder davantage d'attention à ces épisodes extrêmes. »

Le débat sur la climatisation est revenu au premier plan. Votre position a-t-elle évolué ?

JV : « Non. Le refroidissement actif fait depuis longtemps partie des mesures que nous préconisons. Il peut sauver des vies, mais il doit s'intégrer dans une stratégie globale.

La première étape consiste à réduire autant que possible la quantité de chaleur qui pénètre dans les bâtiments : protections solaires, enveloppe performante, ventilation adaptée et végétalisation des abords. Ce n'est qu'ensuite qu'il faut déterminer quelle quantité de chaleur doit encore être évacuée activement.

C'est pourquoi je préfère parler de refroidissement actif plutôt que de climatisation au sens strict. Cela englobe aussi les pompes à chaleur capables de produire du froid ainsi que d'autres technologies. La question n'est donc pas d'être pour ou contre la climatisation, mais de trouver la combinaison de mesures la plus appropriée. Le refroidissement actif constitue un élément essentiel de la protection des personnes les plus fragiles. »

L'Europe représente moins de 10 % de la population mondiale mais plus d'un tiers des décès liés à la chaleur. Les risques sanitaires ont-ils été sous-estimés ?

JV : « Nous ne sommes tout simplement pas habitués à cette chaleur. La manière de faire face à des températures extrêmes est encore insuffisamment intégrée dans nos habitudes. On voit encore des compétitions sportives ou des efforts physiques importants organisés pendant les heures les plus chaudes de la journée.

Nos bâtiments jouent également un rôle. Ils ont été conçus pour conserver la chaleur en hiver, beaucoup moins pour empêcher la chaleur de pénétrer durant des étés de plus en plus chauds. Dans les zones fortement urbanisées, les îlots de chaleur aggravent encore le phénomène.

Il faudra donc agir simultanément sur plusieurs leviers : davantage de végétation, un autre aménagement de l'espace, des bâtiments mieux adaptés et, lorsque cela est nécessaire, le recours au refroidissement actif. Il n'existe pas de solution miracle. Plusieurs mesures devront être combinées selon les situations. »

Les hôpitaux et les maisons de repos doivent-ils aujourd'hui investir plus rapidement dans le refroidissement de leurs bâtiments ?

JV : « Il faut distinguer les bâtiments récents du patrimoine existant. Les nouvelles infrastructures de soins intègrent désormais davantage les exigences liées au confort d'été. Les protections solaires font partie des mesures de base et un système de refroidissement actif peut être prévu lorsque cela est nécessaire.

Le principal défi concerne toutefois les bâtiments plus anciens, conçus pour un climat différent. Des audits de confort estival permettent d'identifier les adaptations les plus pertinentes, y compris le recours au refroidissement actif lorsque celui-ci est justifié.

Mais il ne faut pas réduire le débat à la seule climatisation. Une approche durable consiste d'abord à limiter l'échauffement des bâtiments et de leur environnement grâce à la végétalisation, aux protections solaires, à une enveloppe performante et à une ventilation adaptée.

Lorsque ces mesures ne suffisent pas, le refroidissement actif devient un complément essentiel, en particulier pour les patients hospitalisés et les résidents des maisons de repos.

La question n'est donc pas de savoir s'il faut refroidir les bâtiments, mais comment le faire de manière intelligente et durable. En réduisant d'abord les apports de chaleur, on améliore le confort intérieur tout en limitant la consommation énergétique et en préparant les infrastructures de soins aux futures vagues de chaleur.

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Derniers commentaires

  • Francois Planchon

    14 aout 2026

    Si la sur-mortalité d'une période de canicule est suivie par une période de sous-mortalité... on doit alors relativiser les statistiques, en tenant compte des personnes dont le décès était imminent, et donc moins résistantes.
    Une épidémie "bénigne" de grippe ou de bronchite aurait eu les mêmes conséquences, sans déclencher une vague médiatisée d'émotions.
    Par contre, si on "lisse" les statistiques sur une période incluant plusieurs mois après la canicule, on pourrait mieux mesurer l'impact réel des canicules sur la santé globale.
    Ajoutons que l'amélioration de l'espérance de vie augmente le pourcentage de personnes fragilisées, et donc l'impact d'événements extérieurs temporaires pouvant affecter la santé.
    Les statistiques sont à manier avec prudence.
    Bien évidemment, cela ne doit pas freiner les aménagements de l'habitat pour rendre supportables les températures extrêmes plus fréquentes !