La responsabilité sociale en santé, ou comment repenser le métier de généraliste

Au 30e congrès Wonca Europe, réuni à Paris du 30 juin au 3 juillet, Anne Gillet, Paul De Munck et Naji Mokaddem ont animé, sous la bannière du Rifress (Réseau international francophone pour la responsabilité sociale en santé), un atelier consacré à une notion encore peu familière : la responsabilité sociale en santé (RSS). Les trois généralistes ont exploré, tour à tour, le concept, le référentiel de compétences et la pratique quotidienne.

La question qui donnait son titre à la session, « Comment la responsabilité sociale en santé pourrait-elle sauver nos systèmes de santé ? », ouvrait l'exposé de Paul De Munck, président honoraire du GBO et vice-président du Rifress. Sa présentation dépeint des systèmes de soins « éprouvés, en quête de sens et de direction », minés par des accès très inégaux, la fragmentation de l'offre, la migration des soignants et – mot mis en exergue – la financiarisation (ou la marchandisation des soins). C'est à ces défis que la responsabilité sociale en santé (RSS) entend répondre.

Une obligation, pas une posture

Paul De Munck rappelle la définition de référence, celle que l'OMS adresse aux facultés de médecine depuis Boelen et Heck (1995) : « L'obligation de diriger l'enseignement, la recherche et les services vers les principaux problèmes de santé de la communauté, de la région ou de la nation qu'elles ont mission de servir. »

Loin d'une posture morale, la RSS repose sur trois piliers : une approche systémique, l'adhésion à des valeurs – qualité, équité, pertinence, efficience – et un partenariat dans l'action entre les grands acteurs de la santé. C'est cette ambition que porte le Rifress, réseau francophone qui essaime du Maroc au Canada et du Sénégal au Liban.

Six compétences pour un médecin « socialement responsable »

« On ne naît pas socialement responsable, on le devient », affirme quant à lui Naji Mokaddem (UCLouvain). Son constat de départ : la responsabilité sociale est peu ou pas abordée dans les référentiels de compétences existants, du canadien CanMEDS au français CNGE. Le Rifress a donc bâti le sien : le référentiel de compétences du médecin socialement responsable, à partir d'une revue de la littérature, d'un consensus international et d'ateliers successifs. Il en dégage six compétences : expertise clinique, éthique, érudition, leadership, management et réflexivité.

Restait à savoir « ce que cela donne » sur le terrain. C'est justement l'objet de sa thèse, qu'il a menée par le biais d'observations participantes et d'entretiens auprès de généralistes de Belgique francophone engagés dans la démarche, analysés selon la théorisation ancrée (589 éléments de discours, 170 codes, 17 catégories). La définition qui s'en dégage : être un généraliste socialement responsable, c'est répondre aux besoins prioritaires des patients, de la communauté et de la société « tout en étant à l'écoute de ses propres besoins et limites », dans une réflexivité continue et une pratique durable. Bref, assumer ses responsabilités « envers la société, mais aussi envers soi-même ».

« Enchanter » le métier

Cette double exigence – envers autrui et envers soi-même –, Anne Gillet, ancienne présidente du GBO et du Collège de médecine générale (CMG), en a fait le fil de son exposé. Elle l'ouvre sur une citation d'Anaïs Cassou Asnar : l'enjeu n'est pas de « choisir entre vocation et préservation de sa vie privée », mais d'inventer une pratique où « l'engagement envers ses patients et le respect de ses propres limites ne s'opposent plus mais se renforcent mutuellement ». De là son mot d'ordre : « prendre soin de soi pour prendre soin », et « enchanter le travail de médecin généraliste » en le formant, en le reconnaissant et en le finançant dans un système cohérent.

La médecin s'appuie sur l'étude désormais bien connue de Barbara Starfield (2004) : une première ligne forte va de pair avec des coûts plus faibles, une meilleure qualité des soins, un usage plus modéré des médicaments et moins d'interventions superflues. La présentation décline l'exercice de la responsabilité en quatre piliers – scientifique, éthique, relationnel et politique. Le scientifique tient en une formule : « les firmes veulent qu'on prescrive plus, l'État qu'on prescrive moins, les médecins veulent prescrire mieux. » Le relationnel emprunte à Michael Balint l'idée que « le médicament le plus fréquemment utilisé en médecine est le médecin lui-même ». Le politique, enfin, fait du colloque singulier « la porte d'entrée vers le corps social », là où la visite à domicile donne à voir les causes environnementales et sociales de la maladie.

L'exposé se referme sur une interpellation adressée à l'université : « Former des médecins universels est une nécessité, et c'est la mission que je demande solennellement à l'université. »

« La responsabilité sociale du médecin est transversale, présente un peu partout », conclut Paul De Munck, même s'il reconnaît qu'il reste du pain sur la planche pour qu'il y ait « une pleine prise de conscience du concept ». Qu'à cela ne tienne, le trio remettra le couvert au prochain congrès de médecine générale, qui aura lieu fin novembre 2028 à Nivelles.

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Derniers commentaires

  • Robin GUEBEN

    12 juillet 2026

    J'ai expliqué l'année passée à Naji pourquoi ce concept de responsabilité sociale ne pouvait pas aisément être mis en œuvre et pourquoi il n'existe pas dans le serment d'Hippocrate (que des universitaires comme Petra De Sutter essayent de faire changer pour l'y insérer).

    Le médecin (mederi, guérir) s'occupe de soigner la souffrance (patere) dans la maladie, le traumatisme, la vieillesse et l'approche de la mort. Mais pas la misère sociale ou financière. Déjà concrètement car chaque histoire est unique et qu'il n'y a pas de traitement concret à cette misère sociale ; ensuite car ni le patient, ni le médecin ne saura calibrer ; enfin il y a assez de boulot dans le domaine de la médecine sans devoir y ajouter des tâches que l'Etat ne veut pas assumer.

    Ceux qui sont censés assumer cette détresse sociale sont les CPAS et les mutuelles, or ces structures renvoient tout vers les MG et les urgences. J'estime qu'on n'a pas à assumer une responsabilité tierce par dépit ou résignation acquise... Mais ça, c'est bien de votre faute à force d'avoir incorporé les médecins comme acteurs de la sécurité sociale, l'État veut l'équilibre budgétaire en bout de chaîne (ce qui ne serait pas arrivé en gardant la MG en profession libérale pure). À chacun son rôle comme dirait le GBO ;)

    La seule responsabilité sociale (pour la société) que le médecin a est la continuité de soins, c'est-à-dire la garde. La médecine de fonctionnaire en 9h-16h (pour le bien-être de vie privée) vient en contradiction avec cette responsabilité. Ma binôme de l'époque a choisi cette voie en 2019, je lui ai expliqué qu'avec 4h de non-travail, en quelques semaines, elle aurait un gros décalage de délai de rdv. Elle ne m'a pas cru et in fine, elle a été forcée d'arrêter la médecine totalement. Il ne faut donc pas favoriser le temps de vie privée mais améliorer le lien entre la vie privée et le travail (ou alors supprimer totalement la garde mais c'est un autre débat).

    La visite à domicile n'est plus du tout rentable, il faut arrêter avec ce concept sauf pour les personnes en fragilité extrême. Si une personne âgée part en maison de repos, c'est le coordinateur de maison de repos qui doit devenir son médecin traitant.

    Nous allons tellement vers la catastrophe avec votre médecine de l'universalisme. Chaque personne est différente, c'est fou de penser qu'on va tous se fondre dans le même moule. Je pense qu'il nous faut une médecine de la polarisation, que chacun trouve son bonheur propre dans la médecine.