Invité à clôturer le symposium de l’Absym-Bruxelles – Union des médecins sur le thème « Pourquoi réformer aujourd’hui ? », l'administrateur général de l'INAMI a choisi de parler sans slides. Et sans détour. « Soyons clairs : les réformes qu'on fait, c'est aussi pour économiser », a lancé d'emblée Pedro Facon. La pression budgétaire pèse sur l'État, donc sur l'INAMI, qui gère à lui seul 19 % des dépenses publiques belges – l'équivalent de toute l'administration de la Communauté flamande. L'enjeu : rendre le système plus efficient « sans le détruire », tout en continuant à investir.
« La concertation, c'est dans notre ADN, et ça ne va pas changer », assure d’emblée Pedro Facon, tout en appelant à la lucidité. Le modèle a fait ses preuves au quotidien, mais s'est montré inefficace sur les grandes réformes. « C'est toujours dans les grands dossiers – paysage hospitalier, financement, nomenclature, digitalisation – que nous avons eu besoin de la pression politique. »
Il lance un appel aux partenaires sociaux – les médecins, évidemment – et aux mutuelles : oser aller plus loin, ne pas se poser en adversaires, gérer certains dossiers à leur niveau plutôt que de les laisser à la politique. Il s'est aussi engagé sur la transparence : le site de l'INAMI ne permet pas de connaître la composition des organes ni de consulter leurs documents. « Une partie de la critique sur les smoke-filled rooms de l'INAMI est correcte. Je m’engage à changer cela. »
« On rate aussi des opportunités »
Le ton s'est fait plus critique sur les occasions manquées. L'application MaSanté compte déjà 120.000 téléchargements. Mais les francophones n'y trouvent pas leurs données de vaccination ni leurs résultats d'examens, faute d'accord du Réseau Santé Wallon et bruxellois pour les transmettre. « Je le vois dans les chiffres : beaucoup plus de francophones désinstallent l'appli qu'en Flandre. On en discute depuis des années, ce n'est toujours pas résolu », regrette-t-il.
Même constat sur les dossiers médicaux informatisés (DMI). En 2015, avec Maggie De Block, 40 millions d'euros avaient été investis, à la condition que les hôpitaux d'un même réseau alignent leurs logiciels. « Pas possible. On gaspille beaucoup d'argent. » Et l'attestation et la facturation électroniques traînent. « On doit aller beaucoup plus vite. »
Le gaspillage, un « fantôme »
Pedro Facon s'est montré sceptique quant aux estimations de 15 à 30 % de gaspillage qui existeraient dans les soins de santé. « C'est un fantôme, une parole académique. Dès qu'on demande une mesure concrète, c'est souvent la fin de la discussion. » Mais il fixe un seuil que personne ne pouvait contester : « Au moins 1 % de gain d'efficacité est possible. Et 1 %, c'est 400 millions d'euros. Avec ça, on peut déjà se payer un bon resto ensemble », plaisante-t-il.
Plus sérieusement, une partie de cette marge se loge dans l'organisation hospitalière. Il a redit son regret que les réseaux locorégionaux – dont il a coordonné la rédaction de la loi – n'aient pas abouti, faute d'avoir couplé financement et missions, ainsi qu'en raison d'un manque d'intérêt politique après Maggie De Block. Il a multiplié les exemples de surcapacité : huit maternités accessibles en trente minutes pour 80 % des femmes là où la norme en exigerait une seule, des urgences et des pédiatries partout, une centaine d'appareils ECMO recensés après la Covid, parfois dans des hôpitaux où personne ne sait les utiliser. « Ça n'a pas l'air d'un système sous-financé. On a plutôt l'impression que le système est, au contraire, surfinancé. »
Oser le débat sur les revenus
Enfin, l'administrateur a posé une question qu'il juge légitime dans un système largement financé par les pouvoirs publics : quel revenu est acceptable ? Pour éviter un débat trop compliqué, il a écarté les médecins au profit des infirmiers.
Selon l'INAMI – et des chiffres cités par Gilbert Bejjani dans une présentation préalable –, les infirmiers salariés hospitaliers figurent parmi les mieux payés au monde. Chez les indépendants à domicile, le seuil à partir duquel une surfacturation devient manifeste s'établit à 235.000 euros par an. Et quelque 800 d'entre eux le dépassent. « Je suis pour de très bons revenus pour nos professionnels. Mais il y a un débat légitime sur les limites, et je préfère de loin qu'il se mène dans la concertation. »
Il a conclu sur une note philosophique. « On ne vit pas dans le meilleur des mondes possibles, comme disait Leibniz. Je suis plutôt du côté de Voltaire : il faut cultiver son jardin. Et le nôtre est partagé – c'est notre modèle de concertation, où l'on passe à la pratique. Personnellement, j'y crois. »








