À partir du 1ᵉʳ janvier 2026, les patients hospitalisés en psychiatrie depuis plus d’un an seront couverts par le système du maximum à facturer (MàF). Une avancée pour les patients, perçue comme une reconnaissance attendue de la santé mentale. Mais derrière cette décision du ministre Vandenbroucke, le manque de concertation et d’information déconcerte.
Plus d’argent pour la santé mentale, c’est toujours bon à prendre. L’extension du MàF aux soins psychiatriques de longue durée représente 1,6 million d’euros dès 2026. Mais la mesure a pris de court les psychiatres.
« C’est vous qui m’avez appris cette mesure », sourit Caroline Depuydt, directrice médicale d’Epsylon, pourtant bien informée. « Je ne sais pas quels sont les canaux de communication directs, si on est censé regarder sa boîte eHealth régulièrement… mais je suis assez étonnée de la façon dont on n’est absolument pas informé. »
Au-delà de la surprise, elle souligne la philosophie : « C’est une belle reconnaissance des patients psychiatriques. Cela remet les troubles mentaux chroniques sur le même plan que les autres maladies de longue durée. Un trouble de la santé mentale, c’est un trouble de la santé. »
Son collègue, le Pr Pierre Oswald, directeur du service de psychiatrie de l’Hôpital universitaire de Bruxelles (H.U.B.), partage cette lecture. « J’y vois une volonté d’alignement : une reconnaissance des maladies chroniques en psychiatrie et de la dimension de handicap qui y est associée », explique-t-il. « Cela suppose aussi de considérer que ce n’est pas seulement le patient qui doit s’adapter, mais l’environnement qui doit changer : moins de stigmatisation, plus d’inclusivité et d’adaptation aux difficultés psychiques. »
Il s’interroge toutefois sur le processus : « Je veux savoir comment cette mesure a été discutée. Cette mesure tombe un peu de nulle part. »
Caroline Depuydt tente une réponse : « Autant je pense que le ministre soutient la santé mentale, autant ses liens avec les médecins continuent à me poser question. On n’est pas consultés sur des mesures importantes, que ce soit pour le retour au travail des malades de longue durée ou maintenant sur le MàF. » Et de conclure : « Soit on a un rôle à jouer et on nous informe, soit on est des exécutants. »
Une cohérence mise à l’épreuve
Si la mesure est jugée socialement juste, son champ d’application interroge. Elle couvre notamment les hospitalisations psychiatriques de plus d’un an – un choix qui, selon Pierre Oswald, entre en tension avec l’esprit de la réforme 107, censée favoriser le maintien dans le milieu de vie.
« C’est une bonne nouvelle pour les patients, mais ça ne va pas vraiment dans le sens de la désinstitutionnalisation », estime-t-il. « Toute la réforme 107 vise à déshospitaliser. Or, ici, on étend une mesure qui concerne des hospitalisations longues. »
Le psychiatre y voit un paradoxe : « On reconnaît enfin la chronicité en psychiatrie, mais on le fait à travers un mécanisme lié à l’hôpital. » Il concède toutefois que la protection financière reste bienvenue pour des patients souvent modestes : « Tant mieux pour eux, car ces factures peuvent peser lourd. »
Caroline Depuydt ne partage pas cette crainte : « Je ne pense pas que cela incite à maintenir les gens à l’hôpital. Le dispositif s’inscrit plutôt dans une logique plus large de reconnaissance des soins chroniques, y compris ambulatoires. Les établissements psychiatriques ont trop de demandes. Ils n’ont aucun intérêt à prolonger inutilement les séjours. » Elle y voit plutôt une clarification administrative et une équité de traitement entre les pathologies chroniques.
Des priorités budgétaires et politiques discutées
Les 1,6 million d’euros alloués à l’extension du MàF aux soins psychiatriques de longue durée auraient-ils pu ou dû être alloués ailleurs ? C’est la question que se pose Pierre Oswald : « Est-ce que cet argent n’aurait pas pu être investi ailleurs, par exemple dans les urgences psychiatriques ou dans la coordination interdisciplinaire ? »
Caroline Depuydt acquiesce, évoquant d’autres angles morts : « Il y a beaucoup de secteurs en difficulté, notamment les soins pour adolescents. » Elle rappelle un dossier qui l’irrite particulièrement : « Dans le nouveau code de nomenclature des soins somatiques en hôpital psychiatrique, les adolescents ont été retirés. Résultat : un jeune hospitalisé en psychiatrie ne peut plus voir de pédiatre avec remboursement. Quand j’ai évoqué la question à l’Inami, on m’a répondu : “Les adolescents sont en bonne santé.” » Une réponse qu’elle juge symptomatique du manque de vision globale.
Au-delà des arbitrages budgétaires, la dimension communautaire refait surface. Est-ce que cette mesure est un petit cadeau fait aux grandes institutions flamandes, dont le nombre de lits psychiatriques est historiquement plus élevé qu’en Belgique francophone ? Le Dr Depuydt coupe court : elle refuse d’y voir un calcul politique : « Il existe un déséquilibre historique dans la répartition des lits psychiatriques entre régions, c’est vrai. Mais je préfère ne pas voir le mal partout. Frank Vandenbroucke connaît mieux la réalité flamande, mais je crois sincèrement qu’il veut agir au service des patients, d’où qu’ils viennent. »
Les deux cliniciens s’accordent au final sur une impression partagée : celle d’un système qui avance, mais à coups de mesures isolées. « On ne peut pas nier les efforts faits pour la santé mentale », conclut Pierre Oswald, « mais il faudrait désormais que la philosophie du terrain rencontre celle du politique. »
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