C’est une formule choc pour une réalité arithmétique implacable. Invité à l’UCLouvain (Université des aînés, UDA), le Dr Dominique Henrion (UNamur) a déconstruit les espoirs reposant uniquement sur l’augmentation des quotas. Si le robinet de la formation s'ouvre, la fuite des praticiens, elle, s'accélère. Diagnostic d'une hémorragie silencieuse.
Le constat posé par le coordinateur du master en médecine générale à Namur est sans appel : miser uniquement sur la levée des numéros INAMI pour résoudre la pénurie est un leurre temporel et sociologique. « On a dit que les numéros INAMI allaient être augmentés en 2030, donc ça va hein ? Non. 2030, c’est dans 4 ans. Dix ans pour former un médecin... ils seront sur le terrain en 2040. Moi, et tant d’autres, nous serons pensionnés ! »
Cette inertie de 15 ans condamne la génération actuelle, tant de soignants que de patients, à une traversée du désert. « On est condamnés à travailler comme des arrachés et les patients condamnés à avoir des difficultés à trouver des médecins », continue le Dr Henrion. Mais le problème n'est pas seulement le débit d'entrée : c'est le débit de sortie.
La fuite des 21 %
L'image de la « baignoire percée » s'appuie sur une donnée statistique alarmante citée durant la conférence : la déperdition des effectifs post-diplôme. Les travaux de la Pr Anne-Laure Lenoir (ULiège), citée par Dominique Henrion, démontrent qu'environ « 20 à 21 % des médecins ne sont plus dans les soins curatifs après 10 ans ».
Cette évaporation d'une main-d'œuvre qualifiée, formée à grand frais, rend la course aux quotas d'autant plus inefficace. On forme à flux tendu, mais un médecin sur cinq quitte le navire du soin de première ligne endéans la décennie.
Le mythe de l'équivalent temps plein
À cette fuite s'ajoute une mutation profonde du rapport au travail. Le Dr Henrion insiste : la comparaison des effectifs actuels avec ceux d'il y a 20 ans est biaisée. C’est d’ailleurs bien connu : un temps plein d’antan ne vaut pas un temps plein de maintenant.
La féminisation de la profession, souvent citée, n'est qu'une facette d'un mouvement sociétal plus large vers l'équilibre vie privée-vie professionnelle. « Mes jeunes confrères masculins travaillent moins, prennent des congés », note le Dr Henrion, sans jugement. Le modèle du médecin de village « taillable et corvéable à merci », disponible 24h/24, est révolu. Vouloir calquer les solutions du passé sur cette nouvelle sociologie est une impasse.
Levier d'action : le « pipeline » plutôt que le chéquier
Le levier financier, souvent brandi par le politique, montre ses limites. Les primes à l’installation (Impulseo, peut-être d’ailleurs remises en question) créent surtout des effets d’aubaine ou de bordure. En revanche, le financement du support administratif est plébiscité. Libérer du temps médical est plus efficace que de signer un chèque : « Le soutien financier est le dernier levier qui est parlant pour eux », estime Dominique Henrion.
Le modèle du praticien isolé, « qui met sa plaque le lundi matin et attend le chaland », n’est clairement plus la norme. Les jeunes générations réclament du travail en équipe. L’obstacle majeur à l’installation en zone rurale n’est pas toujours le travail en soi, mais la peur de l’isolement social.
C’est sur le levier académique que l'UNamur concentre ses efforts. L'objectif est de multiplier les expériences positives en milieu rural tout au long du cursus. Aujourd’hui, laissés libres, les étudiants font leurs stages « près de leur kot ou de leur domicile légal ». Pour contrer cette inertie, l’UNamur a développé des dispositifs de stages « clés en main » (logement groupé, transports organisés) pour transformer une contrainte logistique en expérience positive.
L'urgence de la mobilité
Enfin, un frein inattendu mais bien réel apparaît dans le diagnostic : la mobilité. Le Dr Henrion relève que près d'un quart des jeunes médecins diplômés n'ont plus le permis de conduire. « Or, il n'y a pas de bouche de métro à Bertrix », rappelle ironiquement l'orateur.
Dans les zones reculées, cette contrainte logistique devient un obstacle professionnel majeur. Pour retenir ces jeunes praticiens dans la « baignoire » de la médecine, il faudra donc aller au-delà de la formation médicale : logement, mobilité et intégration communautaire sont devenus des prérequis indispensables à la survie de la profession.
Lire aussi: Wallonie : vers 50 % de généralistes dans les sous-quotas médicaux, selon Yves Coppieters









Derniers commentaires
Francois Planchon
12 février 2026Donc, il y a 10 ans, avoir imposé un quota beaucoup trop bas d'admission aux études était une grosse erreur... et il n'y a aucune sanction majeure pour ces fautes de gestion chez nos ministres ????
Trop facile d'empoisonner la vie des familles, de briser des vocations et les élans des jeunes qui veulent se former... et puis de dire, après coup, du bout des lèvres, "on s'est trompé"....
Franchement, on devrait un peu plus utiliser le goudron et les plumes, et, surtout, expliquer au public ces erreurs en leur demandant de ne plus voter pour ces décideurs et leurs partis politiques....
Cela, c'est une sanction qu'ils craignent et les médecins de famille peuvent expliquer, en toute objectivité, QUI a commis ces erreurs impardonnables.... en demandant de ne plus voter pour eux...
Trop simple ?
Nathalie PANEPINTO
09 février 2026Les médecins qui sortent de la facultés sont surtout des consoeurs. Si elles sont en couple, pour quelle raison s'établiraient-elles dans une région rurale où leur compagnon ne trouverait pas de débouché professionnel ? Beaucoup de zones rurales de Wallonie sont des déserts économiques.
Charlotte Godefroit
09 février 2026Le gouvernement actuel ne donne pas vraiment beaucoup d’attrait pour la profession… beaucoup d’administratif, peu d’aide financière, augmentation des contrôles (antibiotiques, IPP…) certificat, plaintes des patients, limite pour obtenir un secrétariat en ligne et insécurité dans certains quartiers….
Marie-Louise ALLEN
09 février 2026Flux tendu, également pour le nombre de lits de soins intensifs!, modèle économique , normal quand le patient est devenu une marchandise et le médecin un travailleur de l'entreprise (ministre économiste!!!,)
Charles KARIGER
09 février 2026À bas la bagnole ! Bien vite un monde « pur » sans bagnoles !
Vivent les médecins écolos ! Hourra !
En zone rurale, retour aux carrioles, calèches, landaus, les chevaux et cochers fournis et entretenus par l’INAMI ?
En ville, les tram / bus / métro (quand ils roulent).
Jean-Noël Ergo
09 février 2026Il faut aussi encourager le modèle de l'assistant de pratique (infirmier spécialisé en MG), et que les confrères et les syndicats acceptent de changer de modèle, que le médecin n'ait plus le contrôle sur tout, et qu'on puisse déléguer tout un tas de petits actes très répétitifs et chronophages, et pour lesquels on a peu de valeur ajoutée intellectuelle (IVRS, gastro, prise de sang, renouvellement de TT, suivis de TA etc...).
C'est la seule et unique solution, il ne faut pas se voiler la face, le modèle actuel s'épuise et épuise ses praticiens.
Jean-Pol BEAUTHIER
09 février 2026voilà des explications lumineuses sur la pénurie majeure qui s'est installée. C'est triste face à une profession si belle.
Robin GUEBEN
08 février 2026Si on n'arrive pas à augmenter le nombre de généralistes, il faut rendre les filtres de tri à l'entrée plus stricts : ce qui n'est pas médical mais social ou psychologique ou administratif sort du cabinet. Et pour cela, il faut que les médecins soient soutenus par la loi et de bonnes connaissances cliniques, qu'ils soient capables de dire "Partez, vous n'êtes pas malades" en étant assurés de ne pas rater quelque chose et d'avoir un procès pour des bêtises.
Je félicite vos mesures de soutien mais il faut vraiment se pencher sur d'autres variables que la centralisation des généralistes car si vous ne changez pas la surcharge, vous ne faites que déviez cette surcharge vers la centralisation. Si vous espérez que les citadins viennent dans le rural, vous obtenez 2 sites de surcharge au lieu d'un site en ville supposé bien contrôlé et un site rural devenu incontrôlable.