Une jeune gynécologue témoigne : « Pourquoi investir encore dans un cabinet qui ne pourra bientôt plus être rentable ? »

La future limitation des suppléments d’honoraires à 25 % dans les soins extra-hospitaliers jette une ombre d’incertitude sur l’avenir des jeunes médecins-spécialistes. La gynécologue Jolien Govaerts en fait partie. Après des années d’efforts et d’investissements, elle voit ses projets se figer. « Je travaille d’arrache-pied comme assistante, je construis un cabinet, et juste au moment où je pense pouvoir commencer, je dois tout mettre on hold. »

En janvier 2023, le Dr Govaerts a débuté comme gynécologue à l’AZ Jan Palfijn de Gand. Peu après, elle a ouvert un cabinet privé à Hansbeke, où elle travaille partiellement en convention. « Les femmes enceintes aiment venir en consultation le soir après leurs heures de travail, souvent avec leur partenaire. Je veux des soins accessibles et flexibles. En même temps, cela me permet de mieux combiner travail et vie familiale. »

La salle de consultation a été aménagée dans la maison qu’elle a achetée avec son mari. « Nous voulons rénover et moderniser le bâtiment. Mais aujourd’hui, ce projet est à l’arrêt. Nous avons tout calculé avec mon comptable, et si la limitation des suppléments est adoptée, tout le modèle sur lequel repose mon cabinet vacille. »

Les investissements nécessaires pour un cabinet moderne de gynécologie sont élevés. « Un échographe digne de ce nom coûte rapidement plusieurs dizaines de milliers d’euros. Et pour une échographie, nous recevons à peine la moitié de ce que touchent d’autres spécialistes. Mais pour garantir un suivi de qualité, j’ai aussi besoin d’autres appareils, comme un CTG et un colposcope. Pour l’instant, je ne peux pas les acheter. Je veux investir dans de meilleurs soins, mais si les revenus deviennent imprévisibles, je dois reporter ces achats. »

L’incertitude domine

Les limitations ne freinent pas seulement le développement de son cabinet : elles ont une incidence directe sur les soins. « Si je remarque quelque chose de suspect lors d’un examen de routine dans mon cabinet privé, mais que je n’ai pas l’appareil adéquat pour approfondir, je dois renvoyer la patiente à l’hôpital. Cela prolonge l’incertitude. Alors que dans un cabinet privé, on veut justement pouvoir agir vite et rassurer. »

Le tarif actuel d’une consultation est de 32,84 €. « En déduisant les frais fixes, le matériel, les logiciels et l’administration, il ne reste presque rien dans un cabinet extramural. Sans suppléments, je ne couvre même pas les coûts de base. Avec une limitation à 25 %, je pourrais facturer au maximum 41 €. C’est intenable. »

Elle s’étonne que les médecins doivent sans cesse se justifier pour des tarifs raisonnables. « Pour un plombier qui vient après les heures de bureau, tout le monde trouve normal de payer un supplément. Mais si un médecin est disponible tard le soir, cela ne serait soudain plus permis ? Mon temps n’a pourtant pas moins de valeur que celui de quelqu’un d’autre. »

En parallèle, le Dr Govaerts sent le discours public basculer. « Parfois, on nous dépeint comme des avares obsédés par l’argent, parfois comme des auteurs de “violence obstétricale”, comme des monstres. Comme si nous ne travaillions pas avec soin et respect. C’est précisément notre formation médicale qui nous permet d’accompagner les femmes dans leur globalité, de la puberté à l’après-ménopause. »

Les gynécologues mis sur la touche ?

Elle s’inquiète également d’une tendance croissante sur les réseaux sociaux : des consultantes en ménopause, des coachs en endométriose ou en SOPK qui proposent leurs services, souvent sans formation médicale. « Elles récupèrent des morceaux de notre travail, sans voir l’ensemble. Et il nous est difficile de rivaliser avec cela. »

Jolien Govaerts pointe un autre problème. « Les pouvoirs publics poussent les femmes enceintes vers la première ligne. Le “programme périnatal multidisciplinaire” du ministre Vandenbroucke veut confier les grossesses normales aux sages-femmes. Les gynécologues n’interviendraient plus qu’en cas d’échographie ou de complication. »

Elle le constate dans sa pratique. « Certaines patientes décident, à 33 ou 35 semaines, d’accoucher à domicile avec une sage-femme. Le médecin se retrouve alors hors-jeu. C’est bien sûr leur libre choix, que je respecte. Mais si les autorités commencent aussi à orienter financièrement cette décision, comme aux Pays-Bas, nous perdrons encore plus de terrain. Et le nombre d’accouchements est déjà en baisse. »

Double peine

La frustration est renforcée par le sentiment que sa génération est touchée deux fois. « Nous faisions partie des dernières promotions d’assistants à travailler sans la protection du statut de médecin spécialiste en formation. Nous avons presté nuits et week-ends, sans horaire, sans constitution de pension. On nous disait : “Plus tard, vous pourrez rattraper cela.” Mais aujourd’hui, il apparaît que ce “plus tard” n’arrive jamais.Nous nous retrouvons deux fois laissés pour compte. Si je devais recommencer aujourd’hui, je ferais probablement d’autres choix. »

La pérennité du libre exercice est en jeu. « Je veux pouvoir travailler comme indépendante, avec de la marge pour mes propres choix et de la flexibilité pour mes patientes. Mais cet espace se réduit. Tout devient incertain. Cela fait très peur. »

Cette incertitude finit aussi par toucher les patientes. « Si une patiente m’appelle tard le soir parce qu’elle est inquiète, je dis : “Venez.” J’allume les lumières et la consultation peut commencer. Mais si cette consultation tardive ne pouvait être facturée qu’au tarif de base, j’y réfléchirais certainement à deux fois. »

Pourtant, Jolien Govaerts reste engagée. « Nous voulons continuer à offrir des soins de qualité, mais on nous met constamment des bâtons dans les roues. Ce que nous recevons en retour n’est pas proportionné aux sacrifices que nous faisons. Je poursuis malgré tout, parce que je crois que les vrais soins commencent par un véritable engagement, et cet engagement ne devrait jamais être plafonné. »

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Derniers commentaires

  • Pino CUSUMANO

    11 novembre 2025

    triste réalité mais bien rare sont les jeunes spécialistes conscients du futur de notre profession surtout face à un ministre "autiste" qui ne croit que dans sa philosophie kolkozienne et communiste.

  • Jean-Marc Desmet

    11 novembre 2025

    Une situation, en effet intenable. Je comprends ce désarroi.