Que fait-on lorsqu’un résident en maison de repos présentant un déficit cognitif exprime une sexualité désinhibée qui reste verbalement insistante mais non violente, et met certains membres du personnel mal à l’aise ? Quelle réponse est proportionnée ? Où sont les limites ? Comment éviter à la fois la banalisation du comportement et une suppression pharmacologique excessive de toute expression du désir ? À partir d’un cas vécu, le Dr Toon Goossens ouvre le débat.
Je rends visite à un patient en maison de repos. En fait un ex-patient, car il est depuis peu en d’autres mains médicales. La raison, c’est que j’ai moi-même depuis un bon moment déjà atteint l’âge de la pension. Je suis en réalité à peu près du même âge que mon ex-patient. La grande différence entre nous deux, c’est que je me déplace librement et que lui, par perte de mobilité, est bloqué dans une résidence pour personnes âgées.
L’infirmière en chef vient se plaindre chez moi. L’homme à qui je rends visite fait des avances à caractère sexuel aux aides-soignantes. Il demande si elles veulent un peu s’asseoir sur ses genoux, ou s’il ne peut pas parfois les prendre dans ses bras et s’il ne peut pas donner ou recevoir un baiser. La réponse est chaque fois non et c’est là que cela s’arrête. Il n’y a pas de mains baladeuses, de léger recours à la force ou d’attouchements intimes. Donc, pas de femme poussée au-delà des limites. Mais assurément femme mal à l’aise.
Et c’est compréhensible. Adriaan Morriën, sexologue, a autrefois écrit: les hommes constituent toujours une menace silencieuse pour les femmes. Les femmes n’en sont peut-être pas vraiment conscientes, mais intuitivement elles le savent très bien. Dans leur relation avec les hommes, elles sont intérieurement automatiquement un peu sur leurs gardes. Mais ici, chez ce patient, la menace n’était plus vécue comme silencieuse, mais comme bruyante.
Certes, pas pour tout le monde. Il y avait des qui, selon mon interlocutrice, en faisaient fi avec une boutade. Du genre: ’’Nous ne donnons pas de baisers ici’’. Mais bon nombre d’autres aides-soignantes ne savaient plus quoi faire, surtout si elles venaient d’un milieu où un comportement à caractère sexuel est un grand tabou sur le forum public. Et c’est ainsi que j’apprends qu’ici aussi, entre les murs innocents d’une maison de repos, les différences culturelles jouent un rôle. Sans aucun doute souvent enrichissant, parfois peut-être appauvrissant et, de temps en temps comme dans le cas présent, quelque peu troublant.
Revenons-en au patient. Lors de son dernier examen gériatrique à l’hôpital, aucun processus dégénératif évolutif comme Alzheimer n’était apparu, mais bien ’’un certain déficit cognitif’’. Voilà indubitablement l’explication. Son contrôle de la stimulation érotique est affaibli.
Car la stimulation érotique ne disparaît pas avec l’âge. Et donc la stimulation érotique est très certainement présente dans la maison de repos. Ce qui est peut-être d’importance vitale.
C’est le moment de faire appel à Sigmund Freud. Les grandes forces dans la vie sont, disait-il, Eros et Thanatos. Eros est en effet la stimulation érotique et représente la force vitale. Thanatos est surtout manque de stimulation érotique et signifie force mortelle. Trop simple pour être vrai?
J’invoque deux recherches. La première est une petite expérimentation chez des femmes, datant d’une dizaine d’années. Un groupe de femmes devait/pouvait porter de la lingerie sexy, tandis qu’un groupe de contrôle devait porter des sous-vêtements féminins ordinaires. Après quoi les femmes de la lingerie sexy ont obtenu dans les tests psychologiques un score plus élevé de bien-être psychique.
La seconde est une grande étude chez les hommes. Publiée encore bien dans le New England Journal of Medicine. Ce qui veut dire quelque chose, car on n’est pas admis dans cette revue avec une étude de peu d’importance. Dans un groupe de 500 hommes, la moitié pouvait/devait pendant des mois regarder chaque jour durant 10 minutes des revues ou images montrant de jolies femmes, de préférence très sexy, tandis que l’autre moitié en était précisément empêchée. Au terme de l’étude, les hommes des images plus ou moins ’’nues’’ ont obtenu des scores significativement plus élevés sur le plan purement physique. Je cite un des auteurs, Karen Weatherby: ’’Dix minutes de regard posé sur les rondeurs d’une femme aux formes séduisantes équivaut plus ou moins à une session aérobique de trente minutes’’.
Et empressons-nous d’ajouter: qu’on soit binaire ou non-binaire ou autre chose, cela ne change rien à l’essentiel: la stimulation érotique donne une force vitale, aussi bien psychiquement que physiquement. La recherche moderne ne donne pas tort à Freud.
Qu’en est-il maintenant dans nos maisons de repos? En ce qui concerne Thanatos, soyons brefs: pas de problème. Les résidents se trouvent pour ainsi dire par définition en droite ligne vers la mort. On leur demande aussi leur accord pour le ’’DNR’’, autrement dit ’’Do Not Resuscitate’’. Ce qui libère le personnel soignant de l’obligation de faire un essai de réanimation s’il découvre un résident mort. Dans un certain sens, le but est alors en effet atteint.
Pour ce qui est d’Eros, les choses sont plus difficiles. Autrefois, il y avait l’’’option zéro’’. Au temps où les nonnes dominaient, le sexe, de quelque forme que ce soit, était tabou. Maintenant, on est évidemment plus souple en la matière. Les sexes peuvent se rencontrer librement et, s’il y a des étincelles, une certaine forme d’intimité est possible. Mais la simple formation de couples n’arrivera pas à résoudre la chose. Mathématiquement déjà, car dans ce milieu, les femmes sont largement plus nombreuses que les hommes.
L’érotisme est donc toléré. Mais peut-il ou doit-il aussi être stimulé ?
Pour les femmes, c’est probablement déjà bien. L’essence de l’érotisme féminin est: l’attrait. Un grand élément exponentiel d’attrait féminin est: la chevelure. Partout où l’attrait féminin est esquivé, les femmes doivent en effet couvrir leurs cheveux. Et alors, que fait-on dans nos maisons de repos? Présenter de la coiffure aux femmes. Et en outre, prendre soin de son habillement. Tout cela procure cette légère sensation érotique, comme dans l’expérimentation avec la lingerie sexy. Peut-être est-ce là un élément causal, discret bien entendu, dans la plus longue durée de vie des femmes….
Que peut-on faire pour les hommes? Il y a certainement déjà eu des tentatives. On a par exemple organisé du striptease. Beau, quand même? Mais c’est resté une rareté. Tellement rare qu’on a présenté la chose comme une curiosité dans les nouvelles télévisées. Et après? Je ne sais pas d’emblée. Aujourd’hui précisément, je lis dans notre presse laïque ces paroles de la thérapeute Jaela Cole : ’’Le désir sexuel diminue à un certain moment, ce qui accroît fortement le besoin d’attouchements’’. Dans une maison de repos, les attouchements sont un fait journalier, simplement par les soins corporels. Jusqu’à quel point pourraient-ils avoir un certain côté érotique? Question délicate, que je laisse cependant sans réponse.
Alors, une question générale: ne peut-il pas y avoir une sorte de brainstorming? En ces temps d’Internet, cela doit pouvoir s’organiser assez facilement. Et il y aura certainement des suggestions valant la peine d’être examinées. Comme quoi, la discussion est ouverte…
Chez mon ex-patient nous avons entre-temps échoué. Je lui rends à nouveau visite quelques semaines plus tard. On est dans le courant de la matinée, mais il est au lit, les yeux ouverts, ses jambes écartées, une jambe à moitié relevée. Lorsque je m’approche, il ouvre les yeux et dit mon nom. Il ne dort pas vraiment. J’ essaie d’entamer une conversation, mais ça ne réussit pas. Je dois chaque fois répéter ce que j’ai dit, comme s’il n’entendait pas bien. Et quand il dit lui-même quelque chose, c’est tout bas, sans le moindre effort d’articulation, si bien que j’ai beaucoup de peine à le comprendre.
Je croise l’infirmière en chef et demande s’il est sous médication. Oui, dit-elle, nous ne pouvions pas faire autrement. C’est clair. Mon ex-patient a quitté le pays d’Eros. La descente vers Thanatos est entamée.








