La perte de l'asymétrie (Pr Giovanni Briganti)

Dans ce troisième et dernier volet, le professeur Giovanni Briganti analyse la rupture de l’asymétrie traditionnelle entre médecin et patient à l’ère de l’accès massif à l’information. Il montre comment cette transformation du rapport au savoir alimente une défiance croissante envers l’expertise, tout en favorisant le déplacement de la colère liée aux dysfonctionnements du système de santé vers les médecins eux-mêmes. Une dynamique qui s’auto-entretient et éclaire, en creux, les attentes contradictoires d’une société confrontée à ses propres limites.

Pendant des siècles, la relation médecin-patient reposait sur une asymétrie d'information assumée et, dans une large mesure, acceptée. Le médecin savait, le patient ne savait pas, et cette différence fondait l'autorité clinique. Cette asymétrie n'a pas simplement diminué : elle a été culturellement délégitimée. L'accès universel à l'information médicale via l’IA, moteurs de recherche, forums, réseaux sociaux, vulgarisation de masse,  a produit ce que les psychologues sociaux appellent l'illusion of explanatory depth (Rozenblit et Keil, 2002) : la conviction de comprendre un phénomène en profondeur alors qu'on n'en possède qu'une compréhension superficielle. Le patient qui arrive en consultation avec un diagnostic autoproclamé est un phénomène de masse, documenté, qui modifie en profondeur la dynamique relationnelle du soin. Quand le médecin contredit ce diagnostic, il est immédiatement perçu comme l'autorité qui nie l'autonomie du patient, qui refuse de prendre au sérieux sa parole et son expérience. Et dans une culture qui valorise l'autonomie individuelle au-dessus de presque toute autre valeur, cette négation est vécue comme une agression. L'effet Dunning-Kruger opère ici à plein régime : moins on en sait, plus on est confiant dans ce que l'on croit savoir, et plus on est hostile envers celui qui révèle l'étendue de ce que l'on ignore. Le médecin qui prend le temps d'expliquer pourquoi le diagnostic trouvé sur Internet est erroné reçoit en retour de la méfiance, voire de l'hostilité ouverte. « Il protège sa corporation. » « Il ne veut pas que je sache. » « Il méprise les patients. »

L’érosion de l'autorité épistémique du médecin s'inscrit dans un mouvement plus large de défiance envers les institutions et les experts, que Tom Nichols a analysé dans The Death of Expertise. Mais elle a, en médecine, des conséquences spécifiques : elle transforme la consultation en terrain de négociation conflictuelle, elle pousse le médecin vers une posture défensive, elle génère une médecine de la preuve permanente où le clinicien doit justifier chaque décision devant un public qui s'estime compétent pour juger, bien au-delà du cercle des pairs.

Le transfert institutionnel : quand le système se cache derrière le soignant

Il faut enfin nommer un mécanisme que la psychologie sociale permet de rendre visible avec une clarté particulière : le déplacement de la colère légitime du niveau systémique vers le niveau individuel.

Les systèmes de santé, en Belgique comme ailleurs en Europe, traversent une crise qui n'est plus conjoncturelle mais structurelle. Pénurie de médecins, fermetures de services, délais d'accès croissants, bureaucratisation écrasante, rémunérations stagnantes dans certaines spécialités, burn-out massif des soignants. Ces réalités sont le produit de décisions politiques ou plus exactement de non-décisions politiques accumulées sur des décennies. Mais le citoyen, confronté à ces réalités, ne rencontre pas le politique : il rencontre le médecin.

Le concept de displaced aggression (Marcus-Newhall et al., 2000) décrit précisément ce phénomène : quand la source réelle de la frustration est inaccessible, hors d'atteinte ou trop abstraite pour être confrontée, l'agressivité se déplace vers une cible disponible, concrète, vulnérable. Le médecin est cette cible. Il est présent physiquement, il est identifiable, il est tenu par son éthique professionnelle à ne pas répondre à l'agression par l'agression, et il porte sur lui, par la blouse, par le titre, par la fonction, la marque visible du système que le patient vient de subir.

Il y a dans cette dynamique quelque chose qui relève de ce que les psychanalystes appelleraient le transfert et que la psychologie sociale, dans un vocabulaire différent, décrit comme la scapegoating function : le besoin collectif de désigner un responsable incarné pour une souffrance dont les causes véritables sont diffuses, multiples, systémiques. Le médecin-bouc-émissaire permet au système de ne pas se remettre en question. Tant que la colère se dirige vers le soignant, elle ne remonte pas vers les décideurs. Tant que le patient accuse le médecin de ne pas avoir assez de temps, il n'accuse pas le gouvernement de ne pas avoir financé assez de postes.

La spirale et ses conséquences

Ce qui rend ce phénomène particulièrement préoccupant, c'est sa nature auto-renforçante. La colère sociale envers les médecins produit exactement les conditions qui la nourrissent. Des médecins agressés, épuisés, judiciarisés, démotivés quittent la profession — ou ne s'y engagent plus. La pénurie s'aggrave. Les délais s'allongent. La qualité de l'interaction se dégrade parce que le médecin restant doit voir plus de patients en moins de temps. La frustration du patient augmente. La colère monte. De nouveaux médecins partent. La spirale se poursuit. Dernièrement, on réduit voir on supprime des honoraires, on en vient même à arrêter de payer les gardes mêmes aux étudiants, qui, avec faibles rémunérations, pouvaient au moins aller faire quelques courses pour se sustenter dans les périodes difficiles de stage. 

La psychologie sociale connaît bien ce type de boucles destructrices. Albert Bandura les a décrites dans ses travaux sur le moral disengagement : quand un groupe social parvient à déshumaniser ou à délégitimer un autre groupe, il se libère des contraintes morales qui régulaient habituellement son comportement envers ce groupe. Les agressions verbales et physiques contre les médecins, en augmentation documentée dans la plupart des pays européens, constituent le symptôme d'un processus de désengagement moral collectif, rendu possible par la répétition du récit selon lequel les médecins sont privilégiés, corporatistes, indifférents, coupables.

Ce que le ressentiment nous dit de nous-mêmes

Si j'ai choisi de mobiliser la psychologie sociale pour éclairer ce phénomène, c'est avec une conscience lucide que la médecine, comme toute profession, a ses ombres. Il existe des médecins incompétents, des médecins indifférents, des médecins dont la pratique mérite la critique et, le cas échéant, la sanction. Mais le ressentiment dont il est question est le symptôme d'un dérèglement collectif du rapport au soin, au temps, à la vulnérabilité et à la mort. Ce que la société reproche aux médecins, en réalité, c'est d'être faillibles dans un monde qui exige l'omnipotence. Elle leur reproche de ne pas pouvoir abolir l'attente quand plus personne ne tolère d'attendre, de ne pas pouvoir éliminer l'erreur quand on a oublié que l'erreur est le prix de la complexité, de ne pas pouvoir vaincre la mort quand on a perdu les mots pour la dire. Et peut-être est-ce là le fond du problème : nous avons demandé à la médecine de remplacer tout ce que nous avons abandonné par ailleurs, la patience, l'acceptation de l'incertitude, le sens de la finitude, la capacité à habiter le tragique sans exiger qu'il soit réparable. Nous avons chargé les médecins d'un poids qui n'est pas le leur, puis nous leur en voulons de plier sous ce poids.

La psychologie sociale nous enseigne au moins ceci : le ressentiment collectif parle toujours du sujet qui l'éprouve, bien davantage que de l'objet qu'il désigne. La société qui en veut à ses médecins dit tout sur elle-même, sur ses angoisses refoulées, sur ses abandons successifs, sur son incapacité croissante à regarder en face ce qui, dans la condition humaine, demeure irréparable.

Lire aussi: 

> Pourquoi la société en veut aux médecins ?  (Pr Giovanni Briganti)

> La tyrannie de l'infaillibilité (Pr Giovanni Briganti)

  • Le professeur Giovanni Briganti est médecin spécialiste en psychiatrie, chef de service de médecine computationnelle e titulaire de la Chaire IA et Médecine Digitale à l'Université de Mons, chef de service de psychiatrie au CHU HELORA, Visiting Professor of Psychiatry à l'Université d'Oxford. Il est également chargé de cours à l’ULiège et maître de conférences à l’ULB.

     

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Derniers commentaires

  • Marc DECUYPER

    21 avril 2026

    Mon commentaire précédent s adressait au confrère Gueben ….
    Comme quoi nous sommes dans un bain culturel qui ne donne plus accès au pré requis nécessaire à la compréhension juste de ce qui est débattu avec beaucoup de pertinence par le Pr Briganti. . Merci pour cet article , empreint notamment de psychanalyse , discours résistant à l air du temps ????.

  • Marc DECUYPER

    21 avril 2026

    Réaction à la mesure de ce qui est avancé avec beaucoup de pertinence dans l article critiqué . CQFD.

  • Robin GUEBEN

    20 avril 2026

    Il est difficile de décortiquer ce texte tellement il contient des contradictions et des sophismes. Le mot patient/patiente, ça vient de patere en latin "souffrir". Le job du médecin c'est de guérir (résoudre totalement) ou soigner/apaiser une souffrance. Tout ce qui empêche cette souffrance de disparaître engendre de la colère, c'est la base. Si le patient voit son médecin payé pour ne pas avoir fait son travail, ça provoque un sentiment d'injustice et également de la colère. Les politiciens ou les patients ont beau refinancer les soignants, si cette souffrance persiste, qu'est-ce que ça va changer au juste ? Rien du tout.

    Il existe d'autres mécanismes de coping plus efficaces que la résilience de Cyrulnik... Penser le contraire et vouloir que les médecins disent ça à leur patient est super cynique.

    Après la pléthore, il a été mis en place un jeu sur l'offre à demande légèrement variable pour garder un salaire correct pour les médecins (décision pas que politique mais également syndicale). Malheureusement il y a eu une hausse de la demande pour une offre très basse de médecins, donc l'État a fait un raisonnement logique en baissant la valeur du service de l'offre pour augmenter la prise de charge de la demande à prix stable pour l'offre. C'est une erreur assez basique car une déflation entraîne toujours une pénurie, ce qui augmente le cercle vicieux.

    Les médecins qui se regroupent derrière un Ordre, un syndicat, un conseil, un groupement rémunéré forment un groupe autour d'un intérêt et c'est la définition d'une corporation. Le fait d'avoir mis la rémunération en tiers-payant entretient cette vision de corporation. Une relation marchande du patient satisfait qui paye son médecin qui l'a soigné ou qui ne paye pas son médecin car il ne l'a pas soigné résoudrait beaucoup de choses !

    Enfin le savoir apporte la liberté. Ce que l'auteur prend pour un effet Dunning-Kruger est en fait une participation bénéfique pour la relation. Il suffit de dire au patient "ne croyez pas tout sur internet et parlons-en". Affirmer que seul le médecin a le pouvoir sur la maladie est super paternaliste et généralement ça empire et la relation et la pathologie car ça crée une non-compliance.

    Il n'y a pas d'angoisse collective refoulée, les gens sont en colère sur les médecins, pas parce qu'ils sont médecins mais parce qu'ils ne font plus bien baisser la souffrance et que leur intérêt est désormais ailleurs.