« Nous sommes devenus les boucs émissaires du système » (Dr T.Orban)

La violence envers les soignants ne cesse de croître, dans un contexte où les patients se heurtent à des délais, des refus de prise en charge et un système de santé jugé de plus en plus inaccessible. Dans cette tribune, le Dr Thomas Orban, médecin généraliste, alcoologue et addictologue, décrit le malaise grandissant des médecins de terrain confrontés à la souffrance des patients, à l’épuisement des structures de soins et à des dysfonctionnements qui alimentent frustration, agressivité et médecin-bashing.

Je reçois chaque jour des patients en souffrance qui comprennent souvent difficilement la complexité du système de santé et ses lenteurs. Ce n’est pas le médecin qui déçoit le patient, mais le système qui déçoit le patient. Il arrive que, quand le patient vient nous voir, nous, médecins, le décevions pour de nombreuses raisons. Dans notre réalité, dans notre cabinet, les patients ont besoin, dans une situation de crise, d'être rapidement pris en charge : un ado en santé mentale, une personne en souffrance en addictologie… mais le système ne sait pas répondre.

Manque de places

Quand nous demandons une place pour un patient dans une institution, la réponse la plus fréquente à nos courriers, nos e-mails, c’est : « Désolé, nous ne savons pas prendre le patient en charge. Nous n’avons plus de place. Veuillez trouver une solution ailleurs. » Et si nous demandons : « Est-ce qu'il y a moyen d'être sur une liste d'attente ? », la réponse est très souvent la suivante : « Non, nous ne travaillons pas avec des listes d'attente. »

Le constat de terrain est celui-là. Quand je le dis, je ne critique personne, mais cela devient proprement inhumain pour notre pratique, parce que nos patients nous accordent une grande confiance. Avec cette réalité, nous les décevons et il arrive qu’ils « passent leur rage » sur nous ou d’autres soignants. Ils ont l’impression de ne pas être entendus, de ne pas être pris en charge.

L’impossible rapidité du système

Par ailleurs, dans ce monde hyperconnecté, avec l’IA qui leur donne réponse à tout en dix secondes, les patients s’étonnent que nous, médecins, ne puissions pas avoir tous les documents en un clic. Un exemple : beaucoup de patients s’étonnent que je ne reçoive pas immédiatement le courrier de leur spécialiste après un examen. Je les comprends, mais, dans la réalité, comme médecin généraliste, bien souvent, je ne sais même pas quand le document sera déposé sur le réseau santé… ni même s’il sera déposé. De nombreux patients ne savent pas se rendre sur le système de MaSanté.belgique.be.

Tout cela n’est pas normal. Nous devrions arriver à mettre en place un système aussi efficace que les applications bancaires, avec toutes les sécurités liées aux données de santé, évidemment.

La frustration du patient

Les patients sont donc fâchés que leur généraliste ne réponde pas assez vite. Pour le patient, le généraliste est le représentant du système de santé. Si celui-ci est défaillant ou trop lent, c’est la faute du généraliste. Actuellement, le système défaille et nous ne sommes qu'un intermédiaire… Tout cela alimente le médecin-bashing. Cette réalité arrange certainement certains responsables qui ne veulent pas voir les nombreux dysfonctionnements permanents qui nous prennent un temps fou.

Les paroles plus utiles que les bûches

Par ailleurs, ces différentes réalités augmentent les problèmes de coordination entre les médecins généralistes, les spécialistes et les hôpitaux. La coordination, ce n’est pas juste de la transmission d'information. Ce n’est pas juste balancer un courrier dans un réseau santé comme on balancerait une bûche dans le feu en disant : « Hop, on en rajoute une, on en rajoute une, on en rajoute une… » Tout cela ne fait pas une structure de soins.

Il est urgent de recréer un dialogue entre médecins généralistes et spécialistes. On n'arrête pas de parler de multidisciplinaire, mais, sur le terrain, celle-ci est très compliquée à mettre en pratique.

Le constat est clair. Nous sommes à un moment important pour l’avenir de notre système de santé et il faut prendre soin de la souffrance des soignants. J’ai conscience que, pour les autorités publiques qui, actuellement, s’investissent plus souvent dans la répression envers les médecins, il est souvent moins facile d’y penser que d’ajouter de nouvelles charges, de nouvelles règles, de nouvelles contraintes, de nouvelles menaces, de nouveaux diktats… Il est plus facile de parler d’efficacité, de qualité, de contrôle des coûts et de bonne gouvernance, comme si cela ne nous concernait pas au quotidien. Pourtant, il est urgent de mieux intégrer cette réalité de la souffrance des soignants et de la prévenir, sans quoi la pénurie — et surtout le départ de nombreux médecins — ne va faire que s’accentuer.

Loin de la fatalité, des solutions existent… mais il est urgent que le système écoute mieux les attentes des médecins, leurs besoins et surtout travaille à trouver des solutions pour résoudre nos problèmes au quotidien, parce que cela nous permettrait de passer plus de temps avec nos patients et de mieux les prendre en charge.

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Derniers commentaires

  • Chrisoula CHOUSTOULAKIS

    09 mai 2026

    cher Confrère , merci pour avoir dénoncé cette réalité de notre quotidien , comme tous nous avons aussi nos problèmes de santé et ,en ce qui me concerne, jamais je n'aurais pu croire un jour si on me l'avait dit que je serais un jour quasi traumatisée par mon travail. Je n'en peux plus , mes problèmes de santé , je n'ose même pas les exprimer de peur de perdre mon travail, je dois faire semblant que tout va bien , j'ai dû réduire mes heures de travail pour durer dans la durée comme on dit et j'ai très peur de l'avenir qu'on nous réserve ,durant ces moments que j'ai volés à mon travail , je finis par faire de l'administratif en plus de mes rdvs médicaux et ma propre prise en charge qui passe au second plan , le tout en étant maman solo ... c'est grave docteur? je ne me reconnais plus et je pense de plus en plus à la retraite , moi qui suis hyperactive habituellement... et je n'ai que 55 ans.... dr choustoulakis C de Braine- l'alleud.

  • David SIMON

    08 mai 2026

    Salut Thomas,

    "Pour le patient, le généraliste est le représentant du système de santé. Si celui-ci est défaillant ou trop lent, c’est la faute du généraliste."
    Je ne te suis pas dans ta perception du malaise du patient. Le patient sait au contraire qu'il est ravi que je puisse débloquer un accès urgent et légitime à un examen ou un avis et compatissant si je n'y parviens pas car je le fais tujours devant lui avec mon téléphone sur haut parleur.

    "Il est urgent de recréer un dialogue entre médecins généralistes et spécialistes. "
    Là je te suis. La seule solution, je l'ai déjà dit et je le répète, c'est de mettre sur pieds par zone de soins une plate-forme permetant de mettre les médecins en contact entre eux soit directement, soit par message vocal soit encore par message textuel. La plate-forme transmettrait ces message sur le GSM privé du médecin ainsi contacté sans que celui qui le contacte n'en prenne connaissance. Ouvrir cette pate-forme aux pharmaciens, infirmiers, kinésithérapeutes et dentistes me semble cohérent.
    La preuve en est que lorsque tu connais le numéro de GSM d'un autre médecin, tu peux lui envoyer un SMS, lui laisser un message vocal ou l'appeler et que ça ne fonctionne uniquement si tu connais sont numéro privé.
    Les "deks" à l'intérieur des hôpitaux peuvent tous être mis à la déchetterie car il est rare que les médecin y répondent, qu'ils n'ont pas de boite vocale et que les médecins ne recoivent e/ou ne lisent jamais les SMS qu'on tente de leur envoyer à ce numéro

    Toujours mendier un financement impose des démarches administratives constantes, des obligations débiles à respecter et nous fait perdre la main sur nos outils de travail. Ca ne nous couterait quasiment rien.

    Pour ce qui est de l'envoi systématique des documents déposés sur le RSW au médecin que le patient indique comme étant son médecin généraliste à la secrétaire qui encode son rendez-vous et ce même si ce n'est pas ce dernier qui les lui a prescrits, nous venons d'en négocier l'accord avec le groupe hospitalier Epicura dans le Borinage.

    Au plaisir Jeune Homme
    ;-)

  • Etienne PONCELET

    07 mai 2026

    Il n'y a rien a ajouter a cet article qui décrit si bien la réalité du terrain et dans le respect des acteurs de santé.
    J'ose espérer que nos politiques entendront ce message ,car pour former de nouveaux médecins il faut 10 ans .

  • Philippe NOEL

    07 mai 2026

    L'analyse du confrère Orban est assez correcte et globalement complète . La démonstration est faite une fois encore que plus d'administration et de coercition de la pratique amènent une perte de "rentabilité" clinique et humaine . Mais le constat touche autant les médecins (1° ligne en particulier) que les patients et leurs proches, au travers de vécus certes différents mais dont les origines sont similaires . Et les effets psycho-sociaux fort semblables .
    J'en arrive à penser que la protestation serait d'autant plus forte qu'elle associerait les deux bans (bancs) autour de la table . Les organisations de médecins (syndicats et unions professionnelles) ET les patients au travers de leurs organes de défense (non pas les mutuelles, qui s'arrogent à longueur de slogan ce titre) mais les associations multiples de patients atteints de diverses pathologies . Car en fin de compte, ce sont des personnes en souffrance
    qui appellent au secours, et des soignants qui espèrent les soulager . Le reste n'est que de l'habillage socio-politico-budgétaire . Et parlant de soignants, j'y inclus toutes les professions du soin (et pas seulement les médecins) . Un tel rassemblement de masse devrait être plus puissant, car largement recruté, en évitant le piège facilement reproché du "corporatisme" . Est-ce seulement possible, voire imaginable ? Je n'ai pas le souvenir que cela ait été essayé à une telle échelle . "Et vous, vous ne pensez quoi ?" dit l'autre chaque matin sur Music3 .
    Dr Ph NOEL

  • Philippe Le Brun

    07 mai 2026

    Félicitations au Dr Orban. Rien à rajouter. A quand une révolte des généralistes contre un INAMI et des "confrères" spécialistes qui nous méprisent.

  • Marie-Claire DEJONG

    07 mai 2026

    Dure réalité

  • Robin GUEBEN

    07 mai 2026

    Le médecin généraliste, c'est le concierge de la santé : il fait tout jusqu'au bout de ses capacités. En quelques années, on est passé de ce concept à "le généraliste est l'accueillant de la santé". Le modèle flamand ne fait que ça : "vous avez un problème au pied, vous irez donc voir le spécialiste du pied". Petit à petit, ce modèle a imprégné Bruxelles, a déteint dans les universités et a essayé de s'étendre en Wallonie via les syndicats médicaux. Le modèle flamand ne sait pas fonctionner en Wallonie car il y a énormément de pénurie dans les spécialistes et le territoire est structuré en "bocages" patchwork et non en "openfield" toile d'araignée comme en Flandre.

    Les spécialistes doivent avant tout régler leurs chroniques et les problèmes aigus urgents dans les chroniques, si vous saturez les spécialistes avec des problèmes aigus banals, vous saturez toutes les chaînes de soins = attente +++. Le plus bel exemple de saturation est exposé avec les urgences hospitalières. Vu qu'il n'y a plus de spécialiste chez qui envoyer, on envoie aux urgences, qui concentrent et amplifient la colère de patients.

    Les jeunes généralistes sont désemparés car ils n'arrivent plus à résoudre la souffrance. Les vieux wallons (moi) pètent une case car tout acte dans le libéral est dévalué au profit des modèles forfaitaires à la flamande qui ne résolvent rien et qui coûtent une blinde à la société belge tout entière. Moi je n'ai aucun patient mécontent et je travaille dans la pire ville de kassos du monde, Verviers. Comment ça se fait ? Parce que j'essaye d'aller jusqu'au bout du problème et je ne sollicite pas le spécialiste pour rien du tout.

    "Loin de la fatalité, des solutions existent" OK, que proposez-vous ? Vous savez, quand moi j'écris une tribune, j'expose le problème puis les pistes de solutions.