Le 27 août 2026, 5.550 jeunes se sont assis à Brussels Expo pour disputer 1.675 places en médecine et 272 en sciences dentaires. Quelques semaines plus tôt, le Forem publiait sa liste 2026 des métiers en pénurie. On y trouve les médecins. On y trouve aussi les pharmaciens, les dentistes, les infirmiers et les kinésithérapeutes. Nous manquons de soignants et nous renvoyons chez eux, chaque mois d'août, les deux tiers de ceux qui se présentent. Tenez cette contradiction quelques instants dans la main. Elle est le résumé de tout ce qui suit.
Nous disposons, en médecine, d'un mot d'une grande honnêteté : nous appelons iatrogène ce qui blesse par le geste censé guérir. Le mot est utile parce qu'il ne suppose aucune malveillance. Le chirurgien qui provoque une plaie opératoire ne voulait pas la plaie. Le psychiatre qui déclenche un syndrome malin des neuroleptiques voulait d’abord traiter une psychose. L'iatrogénie décrit une causalité, une responsabilité, une obligation de mesure et de correction, et elle laisse l'intention hors du débat. Une démarche de ce type, nous ne l'appliquons jamais aux politiques de santé : nous devrions. Je propose donc de nommer iatrocide ce que produit, à bas bruit, une décennie de réformes qui soignent le système en épuisant ceux qui le font tenir. Le terme est dur et je ne l'emploierai qu’une fois ; je le laisserai ensuite se démontrer tout seul.
Prenons donc l'été 2026, sans rien y ajouter d'autre que la chronologie. La loi-cadre du 8 juin, publiée au Moniteur le 19 juin, introduit la suspension temporaire du numéro INAMI. La mesure vise la fraude grave, elle est encadrée, elle passe par une juridiction administrative et suppose des prestations contestées d'au moins trente-cinq mille euros. Elle installe pourtant dans l'imaginaire professionnel une chose nouvelle : le droit d'exercer devient révocable par voie administrative. Le plafonnement des suppléments a disparu du texte final, remplacé par une échéance, le 31 juillet 2027, à laquelle les commissions doivent remettre une proposition, faute de quoi le gouvernement fixera lui-même le plafond, applicable début 2028. Nous ne connaissons donc ni le chiffre ni le modèle, et nous savons seulement qu'il tombera.
La loi du 20 juillet, publiée le 11 août, donne à l'Agence intermutualiste une base légale pour analyser et croiser les données à caractère personnel des prestataires afin de détecter d'éventuelles fraudes. La lutte contre la fraude est légitime. Le signal envoyé au praticien est celui d'une profession placée sous observation permanente par ses propres partenaires de concertation. Le 19 août, la presse professionnelle décrit un cadre budgétaire 2027 sans marge, où les honoraires se trouvent rabotés par une mécanique de financement sans qu'aucune décision politique ne les vise nommément. C'est la forme moderne de l'austérité : elle n'a plus besoin d'être votée. Le 2 septembre, l'Union belge des prestataires de soins saisit la Cour constitutionnelle. Le geste mérite d'être regardé pour ce qu'il est. Des soignants renoncent à la concertation – peut-être parce qu’elle est absente ? – et se tournent vers le juge. Notre modèle belge repose depuis 1964 sur la négociation entre médecins et mutualités. Quand une partie estime que le seul recours utile est le contentieux constitutionnel, c'est une crise de méthode.
Le 4 septembre, le gouvernement porte le budget des moyens financiers des hôpitaux à près de 12 milliards, 236 millions de plus que prévu. Le 6 septembre, à l'approche du conclave, le président du MR (parti pourtant membre du gouvernement) dénonce des abus colossaux dans les soins de santé et un paysage hospitalier qu'il juge trop grand. Vous noterez la distance entre les deux phrases, prononcées à 48 heures d'intervalle, et l'usure qu'elle produit chez ceux qui travaillent entre les deux.
Ajoutons la réforme de la nomenclature, chantier de sept ans, qui aboutit à répartir la masse des honoraires entre 65 % de prestation intellectuelle et 35 % de frais de pratique. L'INAMI reconnaît lui-même, dans sa deuxième note méthodologique, qu'un code sur cinq présente encore un faible niveau de fiabilité et que plusieurs frais de pratique importants n'entrent pas dans le calcul. Nous nous apprêtons à refonder la rémunération d'un pays entier sur une base que son auteur qualifie d'incomplète.
Un chiffre suffit à donner la mesure clinique de tout ceci. Le revenu médian du psychiatre ambulatoire belge s'élevait, en 2024, à 71.997 euros par an. La Fédération belge de psychiatrie ambulatoire décrit en juillet une hémorragie de jeunes collègues vers l'hôpital, pour des raisons strictement financières. Nous parlons de la discipline qui devrait absorber, en première ligne, la crise de santé mentale dont chaque rapport public nous dit qu'elle s'aggrave. Nous laissons le cabinet se vider et nous nous étonnerons ensuite des listes d'attente. Descendons encore d'un cran, jusqu'à la consultation. Depuis le 1er juillet, le généraliste ne peut plus prescrire un CT de la colonne remboursé. Depuis le 1er septembre, il peut solliciter une téléexpertise dermatologique, préparer le dossier, documenter la demande, assurer le suivi de l'avis, sans rémunération propre pour ce travail. Chacune de ces décisions est défendable isolément. Additionnées, elles dessinent une pratique où l'on retire de la décision au clinicien et où l'on ajoute de la tâche au même clinicien. C'est exactement la définition du surengagement décrit dans toutes les études de burn-out, et nous l'installons par voie réglementaire.
Je veux prendre au sérieux les objections, parce qu'elles sont solides. L'accord médico-mutualiste 2026-2027 garantit une indexation intégrale de 2,72 % en 2026. 85,72 % des médecins y ont adhéré. Une profession écrasée ne signe pas à ce taux. On me dira aussi que les suppléments d'honoraires ont atteint des niveaux qui compromettent l'accès aux soins de certains patients, et c'est exact. On me dira que la fraude existe, et c'est exact. On me dira que la croissance des dépenses de santé, avec le vieillissement et l'innovation, n'est pas soutenable en l'état, et c'est exact.
Rien de tout cela ne répond à la question posée. La légitimité d'un objectif ne dit rien de la toxicité d'un moyen. Un traitement indiqué reste iatrogène s'il détruit l'organe qu'il devait épargner. La question n'est pas de savoir si le système doit être réformé. La question est de savoir pourquoi aucune de ces réformes n'est évaluée sur son effet mesuré sur les soignants, alors que nous exigeons cette évaluation de toute molécule mise sur le marché.
Il faut en réalité une réelle pharmacovigilance des réformes.
Voilà, au fond, ce que je réclame, et c'est peu de chose. Nous n'autorisons pas un médicament sans un profil d'effets indésirables. Nous ne le laissons pas circuler sans notification, sans registre, sans possibilité de retrait. Nous avons construit tout un appareil de vigilance parce que nous avons compris que l'intention thérapeutique ne protège de rien. Nous légiférons en revanche sur l'exercice médical sans aucun dispositif équivalent. Aucune étude d'impact sur l'attractivité de la profession n'accompagne le plafonnement. Aucun indicateur de charge administrative ne conditionne l'entrée en vigueur d'une nouvelle obligation documentaire. Aucun seuil ne déclenche la suspension d'une mesure dont on constaterait qu'elle vide les cabinets. Nous mesurons la dépense au million près et nous ne mesurons pas l'épuisement.
Résister à l’iatrocide demande d'inscrire dans la loi l'obligation de mesurer l'effet indésirable avant de généraliser le traitement, d'écouter celui qui décrit son symptôme plutôt que de lui expliquer qu'il devrait aller mieux, et d'accepter qu'un remède puisse être retiré quand il nuit. C’est déjà ce que nous faisons en qualité de médecins.
Nous savons faire cela. Nous le faisons chaque jour, au lit du patient. Il serait raisonnable que ceux qui nous gouvernent apprennent à le faire pour nous.









Derniers commentaires
Robin GUEBEN
11 septembre 2026L'iatrocide n'est plus un risque, c'est un fait accompli. Les politiciens et les technocrates savent exactement ce qu'ils font et ne corrigeront pas leurs méthodes : la liberté thérapeutique a été sacrifiée sur l'autel du budget. Le modèle de Beveridge sans médecins fonctionnaires mais des médecins esclavagés au bon vouloir de INAMI pour les primes et forfaits et à offre contrôlée est le seul modèle voulu de l'État belge.
Jean-marc VERDEBOUT
11 septembre 2026Pouvez-vous préciser la source du montant des 72000 euros annuels du psychiatre ambulatoire en 2024? S'agit-il de la masse d'honoraires brute, du revenu net toutes charges comprises? Si celà correspond aux honoraires brutes, celà est bien éloigné de la réalité de mon cabinet qui ne désemplit pas et où je travaille bien plus que 3h/j....
Merci pour l'éclairage à venir
Yves Lefebvre
11 septembre 2026Magnifique et originale description d’une attitude très répandue actuellement : l’absence totale de dialogue !
Mais pour dialoguer,il faut respecter l’autre et ses points de vue et proposer ensemble des solutions !
Le monde de la Santé et de l’Enseignement sont tous les deux victimes de ce même mépris !
Annick HENIN
10 septembre 2026Avec cette analyse tres claire et tristement juste,il ne vous est plus possible de ne pas vous presenter comme...ministre de la sante.
Marie-Louise ALLEN
10 septembre 2026super énorme BRAVO!
Bernard CAUCHETEUR
10 septembre 2026Triste réalité...
Et en plus il n'est pas médecin.
Mais nous avons 9 ministres de la santé...
Denis PITOT
10 septembre 2026Bravo
Brillamment exprimé!
Jean LEMAITRE
10 septembre 2026Excellent.merci
Brigitte Dewit
10 septembre 2026EXCELLENT POURVU QU IL SOIT ENTENDU LU ET APPLIQUE